Portrait d’active #40 : Priscillia Andrieu

« SPAF aura seulement réussi sa mission quand elle n’aura plus besoin d’exister, c’est-à-dire quand les femmes auront les mêmes opportunités que les hommes dans leur vie professionnelle. Ce n’est toujours pas le cas donc SPAF doit continuer d’aider à porter ce projet sociétal, à porter des femmes au pouvoir qui pourront influencer le débat sur l’égalité professionnelle et partager nos valeurs féministes. »

Priscillia Andrieu est la Présidente et fondatrice de Sciences-Po au Féminin. Diplômée de l’IEP de Toulouse en 2012, elle témoigne d’un parcours riche fait d’expériences dans le journalisme, l’enseignement, le lobbying qui l’a confrontée de plein fouet aux inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes. Depuis toujours convaincue que son action personnelle et professionnelle devait avoir un impact sur la société, elle a, en moins de cinq ans, dédié toute son énergie à lutter contre ces inégalités en créant et faisant prospérer de front son business et SPAF.

EN QUOI TON PARCOURS INDIVIDUEL TA-T-IL MENEE A LA CREATION DE SPAF ?

J’ai intégré l’IEP de Toulouse en 2007 pour préparer les concours de la haute fonction publique car j’étais à l’époque persuadée que le changement venait de la haute gouvernance. Je n’ai pas très bien vécu ma scolarité à Sciences Po car j’avais en tête le mythe capitaliste selon lequel la réussite ne peut être qu’individuelle, ce qui m’a beaucoup isolée du reste de ma promo. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai fait une mobilité aux Etats-Unis dans un lobby et j’ai découvert ce qu’était le lobbying, c’est-à-dire créer de l’impact, d’autant plus dans ce lobby démocrate au moment de la crise des subprimes. J’ai ensuite été journaliste, en même temps professeure et je suis ensuite retournée au lobbying en devenant la cheffe de cabinet de Jean-Louis Borloo, alors Président d’Energies pour l’Afrique. Lors de ces différents changements de profession, j’ai remarqué qu’il y avait un capital réputationnel à reconstruire à chaque fois, ce qui est autant énergivore que dommage et dissuasif. J’arrivais aussi au moment où j’ai créé mon entreprise, une entreprise de conseil sur l’égalité femmes-hommes et je me suis sentie très seule car l’entrepreneuriat isole. Je me suis alors fait la réflexion que j’avais besoin d’un réseau, d’une meute de femmes qui me ressemblent. L’idée de créer SPAF m’est venue en réalisant que dans tous les métiers que j’ai faits et dans les réseaux propres à chaque métier, j’ai rencontré beaucoup de femmes de Sciences Po mais qui étaient sectorisées. Le but était donc de rassembler toutes ces femmes isolées dans un seul réseau national. Créer SPAF était aussi l’occasion de me réconcilier avec la culture Sciences Po qui m’avait tant déplu lorsque j’étais étudiante, en y injectant les valeurs qui m’y avaient manqué, la sororité, la bienveillance, l’entraide.

TOUT TON PARCOURS SEMBLE GUIDE PAR LA VOLONTE DIMPACT, DANS LA HAUTE FONCTION PUBLIQUE COMME DANS LE LOBBYING OU LENTREPRENEURIAT MAIS COMMENT ET POURQUOI LAS-TU DEDIE A LA DEFENSE DE LA CAUSE FEMINISTE ?

J’ai toujours été féministe mais lorsque j’étais à Sciences Po, je pensais qu’il n’y avait qu’une seule place tout en haut pour réussir pour les femmes et je voulais être cette femme-là. En avançant dans ma carrière, j’ai compris que cette idée était fausse et qu’elle n’était qu’un outil du patriarcat pour éviter que les femmes se fédèrent. Ma perception a véritablement changé pendant mes années de cheffe de cabinet. J’occupais un poste extrêmement valorisé socialement, je voyageais partout dans le monde, j’ai animé des réunions avec des ministres européens et des présidents africains, fait des rencontres au Congrès américain et c’est dans ces hautes sphères que j’ai véritablement fait l’expérience du sexisme. J’étais une jeune femme de 26 ans qui parlait anglais, qui animait les réunions, mais étais toujours considérée comme l’assistante, comme celle qui prend des notes. J’ai halluciné de voir que c’est dans les milieux les plus élevés qu’il y a le plus de sexisme et de discriminations. C’est ce qui m’a fait quitter le poste, monter mon entreprise et créer SPAF.

RACONTE-NOUS LES DEBUTS DE SPAF.

J’ai commencé par démarcher des femmes issues de Sciences Po et j’ai rencontré Garance, qui a été la Secrétaire générale pendant 2 ans ainsi que Justine. Elles ont été mes âmes sœurs dans ce projet, j’ai alors vraiment eu l’impression d’avoir trouvé ma meute, ma tribu. On a déposé les statuts en novembre 2018 puis il a fallu solliciter des femmes dans la même situation que nous, c’est-à-dire qui se sentaient isolées dans leur vie professionnelle. J’ai d’abord contacté des femmes de Toulouse, puis des femmes recommandées par d’autres, et petit à petit, le réseau s’est étoffé. Au-delà du combat pour que l’élite de la nation ne soit plus qu’une élite masculine, c’était aussi un défi personnel d’aller vers les autres, d’aller dans toutes les conférences, colloques, réunions pour parler de SPAF.

COMMENT SPAF A ETE ACCUEILLIE ?

Au bout de 10 jours, nous avions déjà 100 adhésions, ce qui montre qu’il y avait très clairement un besoin et donc aussi un manque. Il y a eu énormément d’engouement de la part des adhérentes donc, mais aussi des partenaires et des autres réseaux. Il y a aussi eu beaucoup d’étonnement sur la tardiveté de la création d’un réseau national féminin alors que toutes les autres professions ou écoles se sont organisées ainsi depuis des années. La seule résistance à laquelle on a été confrontée est venue du club Femmes et sociétés de Sciences Po Paris qui a vu notre existence comme une compétition plutôt que comme une collaboration pour faire rayonner la cause. Les autres IEP ont, eux, été ravis de nous voir apparaître, certains nous ont même déjà employées pour des missions donc globalement, on peut dire qu’on a bénéficié d’un vrai enthousiasme. Malgré tout, on a eu une certaine difficulté à mobiliser et surtout garder des bénévoles car dès le début, la tâche était énorme. Il y avait tout à inventer et on avait surtout d’immenses ambitions. Dès le départ, on a voulu créer des pôles locaux, des événements, un programme de mentorat, ce qui représente une immense charge de travail alors que le premier bureau n’était composé que de cinq femmes.

JUSTEMENT, COMMENT AVEZ-VOUS GERE LAMPLEUR DE LA TACHE ET DE VOS AMBITIONS AVEC VOTRE VIE PROFESSIONNELLE ET PERSONNELLE ?

Pour ma part, au début de l’année 2020 et après deux ans de dévouement à SPAF et à mon business, j’ai fait un burnout. La pandémie m’a obligée à m’arrêter et a été l’occasion d’impulser une autre dynamique au sein de SPAF et surtout d’incarner les valeurs que l’on porte, c’est-à-dire l’équilibre entre la vie pro et la vie perso, la monétisation du travail des femmes. Concrètement, cette dynamique s’est traduite par encore plus de règles et de process : pas de SPAF le week-end, des réunions de bureau bimensuelles et plus hebdomadaires… L’association est donc vraiment bien structurée et professionnalisée. On a rationalisé les processus, priorisé les sujets, affiné ce qu’on fait et pourquoi on le fait. Par exemple, on a décidé de ne plus s’investir contre les VSS dans l’enseignement supérieur pour se concentrer sur notre essence, un réseau professionnel qui aide les femmes étudiantes ou diplômées des IEP à influencer le débat sur l’égalité professionnelle. Nous sommes une association extrêmement structurée mais fonctionnons dans l’horizontalité, sans hiérarchie de compétences ou d’expertise.

En octobre 2021, on a tenu un week-end stratégique qui a marqué un vrai tournant dans la vie de l’association. La majorité du bureau a été renouvelée, ce qui a impulsé une autre dynamique. Par exemple, Clémentine est secrétaire générale et a exercé cette année cette fonction en étant enceinte. Cela montre qu’on peut être investie en ayant une vie personnelle, on incarne ainsi les valeurs qu’on revendique. On a aussi instauré un fonctionnement en binôme pour ne pas qu’une femme ait une charge trop lourde à porter et aussi parce que l’essence de SPAF est le travail en équipe et la solidarité. Je pense à Anouk et Solenn pour la  newsletter actualité ou Marie et Jeanne pour le mentorat.

POURQUOI SPAF DOIT CONTINUER DETRE ?

Dès sa genèse, SPAF a eu un côté assez révolutionnaire qui n’avait pas vocation à l’être, un réseau national par-delà les chapelles, qui rassemble étudiantes et diplômées de tous les IEP, de tous les masters, de toutes les générations, ce qui traduit un vrai besoin de travailler ensemble sur les discriminations de genre, un vrai besoin de communauté qui dépasse les carcans anciens et traditionnels. L’ambition première était de créer un super réseau national de meufs et c’est aujourd’hui la force de SPAF. Plus qu’un simple réseau d’alumnis, on est une communauté féministe, engagée, inclusive, bienveillante. D’ailleurs, ce qui revient toujours quand les femmes arrêtent d’être bénévoles pour SPAF est que le départ se fait toujours dans la douleur. C’est difficile de quitter SPAF car c’est aussi quitter une vraie expérience humaine, un réseau de cœur, une sororité, un esprit de tribu. Les femmes quittent le bureau de bénévoles mais pas l’association, elles restent adhérentes car il y aura toujours ce sentiment d’appartenance à la meute.

Pour répondre à la question, SPAF doit continuer d’être car l’égalité professionnelle n’est pas atteinte, SPAF aura seulement réussi sa mission quand elle n’aura plus besoin d’exister, c’est-à-dire quand les femmes auront les mêmes opportunités que les hommes dans leur vie professionnelle. Ce n’est toujours pas le cas donc SPAF doit continuer d’aider à porter ce projet sociétal, à porter des femmes au pouvoir qui pourront influencer le débat sur l’égalité professionnelle et partager nos valeurs féministes.