Portrait d’active #38 – Alice Dt

« Les limitations qu’on a, d’un point de vue personnel, ne sont parfois pas personnelles mais sociales […] et elles servent un but. Si tu considères que ce but n’est pas légitime, par exemple maintenir l’inégalité salariale, tu peux jouer un rôle actif sur des limitations dans ta tête que tu penses personnelles et qui en fait ne le sont pas. Cela redonne un sentiment d’action. »


Diplômée de Sciences Po Aix, Alice Dt s’est spécialisée dans les droits humains et l’humanitaire au cours de son cursus. Aujourd’hui à la recherche d’un emploi dans une ONG, une OIG ou un think-tank, elle est aussi très engagée dans la défense de l’égalité des genres à travers ses nombreuses expériences associatives.


TU ES DIPLOMEE D’UN IEP DEPUIS PEU, PEUX-TU NOUS PARLER DE TA FORMATION ?

Lorsque j’étais au lycée, j’ai passé un bac franco-allemand, l’Abibac, et j’ai voulu continuer dans cette voie. J’ai passé le concours franco-allemand d’Aix et de Nancy et j’ai finalement intégré Aix dans un cursus qui alterne les années d’étude en France et en Allemagne. Être en Allemagne m’a offert une grande ouverture à l’international en général et ça m’a aussi permis d’apprendre l’anglais et l’espagnol en plus de l’allemand. Pour approfondir mon espagnol, j’ai ensuite décidé de faire une année de césure. C’était aussi l’occasion de préciser mon projet professionnel, car au départ je voulais travailler dans la politique culturelle. Durant cette césure, j’ai fait six mois à la fac de Madrid puis cinq mois de stage chez Action contre la Faim.

A la base, je ne voulais pas travailler dans une ONG car j’en avais une image assez caricaturale. J’ai vite compris que ces préjugés n’étaient pas pertinents. J’ai découvert le métier de responsable de plaidoyer et une des choses que j’ai vraiment appréciées est la combinaison entre une expertise solide et une volonté d’influencer les politiques publiques. Ce mix entre expertise et influence m’a séduite et j’ai donc réorienté mon parcours de la politique culturelle vers les ONG et les organisations internationales. J’ai d’ailleurs réalisé mon stage de fin d’études chez Amnesty International.

Aujourd’hui, je cherche du travail dans ce milieu qui est assez compétitif, avec des salaires parfois faibles en début de carrière, une chose à laquelle il faut vraiment penser avant de s’orienter. Il faut le savoir pour être préparé.e et ne pas prendre les refus personnellement.

Y ETAIS-TU PREPAREE LORSQUE TU ES ENTREE DANS CE MILIEU ?

Je pense que j’étais assez bien préparée. Grâce à mon parcours franco-allemand, j’ai étudié la science politique en Allemagne et il faut savoir que là-bas, ce domaine d’étude est vraiment le bas de l’échelle et ça contraste avec les discours des IEP qui peuvent nous faire passer pour l’élite et ne nous préparent pas toujours à la réalité du marché du travail. Le discours allemand a recadré le niveau et m’a permis, je pense, d’être plus endurante et résiliente.

CONCERNANT LA REALITE DU MILIEU DES DROITS HUMAINS ET DE L’HUMANITAIRE, QUEL EQUILIBRE TROUVES-TU ENTRE CET IDEAL DE DEFENSE DE VALEURS HUMANISTES QUI EST UN PEU LA CARICATURE DU METIER ET JUSTEMENT LE CONFORT PERSONNEL QUE L’ON PEUT ESPERER DE SA PROFESSION ?

Le risque lorsqu’on travaille dans ce milieu est de « se sacrifier à la cause » et il faut vraiment veiller à ne pas tomber là-dedans. Le risque de burn-out a une forme spécifique dans l’industrie du non-profit : le don de soi et le sacrifice pour le bien commun. Pour ma part, j’aspire à un certain confort et je ne pense pas pouvoir accepter de partir de très bas uniquement si c’est pour aller vers ce qui m’intéresse vraiment.

Dans le milieu des droits humains, il y a une part d’idéalisme mais aussi une perspective pragmatique, une vraie expertise. Depuis les trente dernières années, la tendance est réellement à la professionnalisation et l’influence des ONG anglo-saxonnes est pour cela essentielle, car ce sont elles qui ont introduit cette idée de professionnel.les des droits humains, de vrai.es expert.es qui connaissent leur champ d’action sur le bout des doigts.

L’aspect militant est aussi important mais je le garde plutôt pour ma vie privée. Je pense aussi que pour faire ce métier et ne pas tomber dans l’excès du sacrifice de soi, il est important d’avoir de l’humilité sur le périmètre de son action.

QU’EN EST-IL DE L’EGALITE PROFESSIONNELLE DANS CE MILIEU ?

Il y a parfois un paradoxe dans le monde des droits humains sur ce sujet. D’une part, les gens sont généralement plus sensibilisés aux inégalités, dont les inégalités de genre, même si cela dépend des structures. Pourtant, le plafond de verre reste bien réel et les postes de direction sont plutôt masculins. Alors même qu’il y a énormément de femmes dans les ONG, que ce milieu est très féminin, c’est aussi un milieu qui rémunère assez mal – en tous cas moins bien que le secteur privé.

EN CONSEQUENT, EST-CE QU’INTEGRER CE MILIEU T’A SENSIBILISEE AUX QUESTIONS D’EGALITE PROFESSIONNELLE ?

Je pense que je ne me suis jamais intéressée à l’égalité professionnelle spécifiquement, je me suis surtout intéressée au féminisme et à tous les aspects que cela recoupe. Après c’est vrai que le fait de rentrer moi-même dans le monde du travail a fait que je me suis un peu plus intéressée à ce sujet.

Je pense qu’un des éléments les plus importants pour moi – bien sûr il y a les relations interpersonnelles, le sexisme au quotidien, mais comme je ne l’ai jamais vraiment vécu, je n’ai jamais eu à me positionner dessus – est la question de l’argent. Dans le plaidoyer, une de mes collègues m’avait dit « Tout le monde veut s’engager pour tout mais si tu veux savoir où sont les priorités, regarde où va l’argent » et ce mantra peut s’appliquer pour tout.

Au niveau personnel, je veux m’engager pour une vraie transparence et ouvrir cette discussion sur les salaires dans les ONG. J’en ai assez de ne pas pouvoir dire combien on gagne car ça profite toujours à ceux qui sont en position de force et ça maintient le statu quo. Quand j’ai rencontré des responsables de plaidoyer qui me partageaient leur expérience, je n’ai pas hésité à leur demander combien ils gagnaient. Ce qui m’encourage à continuer à le faire est que je n’ai jamais eu de réaction de malaise, cela m’a confortée dans l’idée que si tu poses la question, tu peux avoir une réponse.

QUEL A ETE LE DECLIC POUR TOI POUR FRANCHIR CE CAP ET OSER ?

Le fil rouge entre ces différents éléments est de comprendre que les limitations qu’on a, d’un point de vue personnel, ne sont parfois pas personnelles mais sociales – parce que bizarrement on a toutes du mal à négocier notre salaire, et qu’elles servent un but. Si tu considères que ce but n’est pas légitime, par exemple maintenir l’inégalité salariale, tu peux jouer un rôle actif sur des limitations dans ta tête que tu penses personnelles et qui en fait ne le sont pas. Cela redonne un sentiment d’action.

EST-CE QUE SPAF A EU UN ROLE DANS CE CHEMINEMENT ?

Je pense que SPAF m’a beaucoup aidée pour les négociations salariales. SPAF a vraiment une spécificité sur le volet professionnel que n’ont pas nécessairement d’autres associations féministes, donc je sais ce que j’attends de cette association. Les réseaux comme SPAF sont extrêmement importants mais je me questionne aussi sur le fait que ce genre de réseaux soit créé surtout pour les grandes écoles et que celles qui n’ont pas fait du tout d’études ou pas au niveau master n’aient pas de réseau similaire. Il faut faire attention car sur le long terme, ça peut creuser les inégalités entre certains groupes de femmes. Ce n’est pas la faute de SPAF, c’est surtout lié à l’écosystème associatif de manière générale, mais je pense qu’il est important d’en avoir conscience.

CELA ME PERMET DE FAIRE LE LIEN AVEC TA RECENTE ACTION CHEZ SPAF, TU AS PARTICIPE A L’ANALYSE DES PROGRAMMES DES CANDIDAT·ES A LA PRESIDENTIELLE ET J’AIMERAIS SAVOIR QUELS RETOURS TU EN AS EU ET SI CELA A REUSSI A TOUCHER UN PLUS LARGE CERCLE QUE LES DIPLOME·ES DES IEP ?

Je pense que cela a eu un peu de mal à dépasser ce cercle mais ce n’est pas la faute de SPAF. Beaucoup de grosses ONG sortent des analyses de programmes, chacune avec leur prisme[1]. C’est donc très dur de trouver une visibilité car toucher des gens pas encore convaincus coûte très cher et SPAF n’a pas nécessairement les ressources pour payer des pubs. Je pense donc que ce n’est pas grave car il faut savoir choisir ses batailles avec les moyens qu’on a ; cela a quand même touché beaucoup de monde et j’ai eu énormément de retours très positifs !

COMMENT AVEZ-VOUS FAIT EN SORTE DE RESPECTER LA NEUTRALITE POLITIQUE DANS L’ANALYSE DES PROGRAMMES ? QUELS ONT ETE LES RETOURS DE TON CERCLE PERSONNEL ?

On avait toutes la même méthode d’analyse et chaque candidat·e était noté·e selon les mêmes critères, fixés en amont. Pour être les plus neutres possibles, nous étions par binôme et chaque binôme travaillait sur deux programmes afin d’éviter qu’il n’y ait qu’une seule lecture. J’ai aimé le fait de travailler sur deux programmes car on a forcément des biais et cela permet de mettre de la distance et de mettre les choses en perspective. On a aussi fait des réunions d’harmonisation pour réduire au maximum les biais et paradoxalement, je crois qu’on a souvent été plus dure avec les candidat·es avec lesquel·les on était d’accord parce qu’on ne voulait justement pas tomber dans la complaisance. Malgré tout, je pense que le biais reste inévitable et c’est normal ; l’enjeu est de le réduire au maximum.

Cependant, cette grille d’analyse reste très dur à vulgariser car les ressorts de l’égalité professionnelle demeurent peu connus, or nos critères de notations sont très divers et ne se résument pas aux salaires. Il a fallu prendre en compte l’impact genré de mesures qui sont présentées de manière non-genrée. Il a aussi fallu se pencher sur des mesures qui n’étaient pas exprimées sous un angle féministe mais qui ont un impact sur l’égalité professionnelle.

Je trouve que l’égalité professionnelle n’est en ce moment pas le thème mis le plus en avant par les associations féministes, la question des violences a été beaucoup plus présente donc l’égalité professionnelle passe un peu au second plan. Ces deux thèmes sont très importants et la question des ressources est centrale puisqu’elle influence tout le reste – notamment la lutte contre les violences. C’était donc vraiment une initiative très intéressante et j’ai eu des retours très positifs, un peu surpris aussi parfois. Cela a permis de rappeler que c’était une question à considérer dans la lecture des programmes.


[1] Analyse des programmes sous le prisme du genre :

Analyse des programmes sous le prisme du climat :