Portrait du réseau #43 : Elena Do

« Plutôt que de chercher à masquer qui l’on est vraiment, ce qui peut être parfois tentant pour faire bonne impression lors d’un entretien, autant en faire une force. Si une valeur nous tient à cœur, si un aspect de notre caractère est important, il peut être judicieux de les présenter comme des atouts. »

Fraichement diplômée de Sciences Po Lyon et du CFJ (Centre de Formation des Journalistes), Elena Do est aujourd’hui chargée recrutement dans un cabinet parisien. Intéressée par le journalisme depuis le lycée, elle ne parvint pas à trouver un poste de journaliste répondant à ses attentes à la sortie de ses études. Face à la saturation du marché dans ce domaine, elle fit le choix d’accepter un job a priori quelque peu éloigné de son parcours. Elle nous partage aujourd’hui tous les avantages qu’elle y trouve ainsi qu’une manière d’ouvrir ses horizons pour s’épanouir et grandir professionnellement.

PEUX-TU NOUS PARLER DE TON PARCOURS ACADÉMIQUE ? POURQUOI AS-TU CHOISI SCIENCES-PO LYON, COMMENT AS-TU CHOISI TON MASTER ?

C’est au lycée qu’a germé en moi l’envie de devenir journaliste. Ce métier réunissait deux passions que je cultivais depuis longtemps : la lecture et l’écriture. Très intéressée par ce qu’il se passait dans le monde, je pressentais que cette profession me permettrait de nourrir ma curiosité. En Terminale Littéraire, j’ai envisagé d’intégrer une école de journalisme. Rapidement, j’ai écarté ce choix pour deux raisons. Premièrement, à cause du prix (trop) élevé de la majorité des écoles privées de journalisme. Deuxièmement, parce que n’étant pas totalement sûre de vouloir faire ce métier, je voulais donc me laisser la possibilité de pouvoir évoluer vers d’autres domaines si je le souhaitais.

C’est ma meilleure amie de l’époque qui souhaitait passer le concours commun des IEP. Elle m’a parlé de ces établissements. Ce fût une découverte pour moi, qui n’avais entendu parlé de Sciences Po avant. Dans mon esprit, c’était l’école permettant (selon les dires) de devenir « Président de la République». Très éloigné de mon projet, donc. Après quelques recherches sur Internet, j’ai découvert que Sciences Po Lyon, l’IEP le plus proche de mon domicile à l’époque, proposait un master de journalisme. J’ai décidé de tenter ma chance. L’accessibilité financière des IEP a motivé mon choix. En effet, contrairement à une école privée, les frais de scolarité sont beaucoup moins élevés et je n’avais pas à quitter le domicile familial pour étudier.

J’ai préparé le concours commun en parallèle de mon année de Terminale et j’ai eu la chance d’accéder à mon premier vœu en 2017. Je suis devenue étudiante à Sciences Po Lyon. Après les trois premières années d’études généralistes, je souhaitais toujours devenir journaliste. Dans la continuité de ma scolarité, j’ai naturellement intégré le master de journalisme de mon établissement. Entre mon entrée à l’IEP et le début du master, celui-ci a changé. Il est devenu un double master, de data-journalisme et investigation, dispensé par Sciences Po Lyon et le Centre de Formation des Journalistes de Paris (CFJ). La deuxième année s’effectue presque entièrement à Paris, dans les locaux du CFJ. Ce master étant devenu payant, j’ai été contrainte de contracter un prêt étudiant pour pouvoir financer les milliers d’euros demandés pour les frais de scolarité.

Néanmoins, je percevais le fait d’avoir ce double diplôme comme une opportunité d’avoir une formation extrêmement complète, me permettant d’allier l’aspect théorique des cours de Sciences Po Lyon et l’aspect pratique de l’école de journalisme. Même si l’aspect « data » du master ne m’intéressait pas, ayant une forte aversion aux chiffres, je suis partie du principe que cela pourrait constituer une valeur ajoutée sur le marché de l’emploi. C’est aussi comme cela qu’était présenté ce nouveau master. Par ailleurs, le fait d’apprendre à maîtriser les techniques de l’enquête, était selon moi, une manière d’acquérir des compétences journalistiques plus approfondies et intéressantes, qui pourraient potentiellement me permettre de me démarquer dans un secteur concurrentiel.

EST-CE QUE DES EXPÉRIENCES PROFESSIONNELLES T’ONT AIDÉE DANS TON CHOIX ?

Mes stages m’ont d’abord confortée dans ma volonté de devenir journaliste. Bien que difficile, je trouvais ce travail extrêmement enrichissant sur le plan personnel et professionnel. Chaque journée est différente, chaque sujet que l’on traite nous apprend quelque chose de nouveau. Ces expériences m’ont aussi confortée dans mon choix de  travailler dans la presse écrite. Je suis plus à l’aise à l’écrit, plutôt que devant une caméra ou derrière un micro. Surtout, je me suis aperçue que ce qui me faisait vraiment vibrer dans ce métier, c’étaient les interactions humaines qu’il implique. Interroger et écouter les autres constituent ma partie préférée de ce métier.

Cependant, ces expériences concrètes m’ont aussi permis de découvrir les aspects négatifs, à mes yeux, du métier de journaliste. La pression est quasi permanente. Il faut travailler vite, écrire vite, publier vite, tout en délivrant une information qui soit la plus qualitative possible. Le processus de construction de l’information est complexe, les journalistes n’ont pas toujours leur mot à dire. Ils sont parfois contraints de traiter des sujets pour lesquels ils n’éprouvent pas vraiment d’intérêt et de suivre des directives dictées par la course à l’audience et au clic. A cela s’ajoute les horaires de travail décousues et une précarité importante, notamment en début de carrière.

COMMENT AS-TU TROUVÉ TES STAGES ? AS-TU RENCONTRÉ DES DIFFICULTÉS ?

Lorsque j’ai dû trouver mon premier stage de journalisme, en première année à Sciences Po Lyon, j’ai rapidement été confrontée à la difficulté liée à mon absence de réseau dans ce milieu. Je ne connaissais pas de journalistes, il n’y en avait pas dans mon entourage. Après avoir envoyé de nombreuses candidatures spontanées, suivies par des refus, j’ai fini par me tourner vers mon encadrant, qui supervisait nos stages de première année. Ce dernier m’a mis en relation avec une de ses connaissances, une journaliste du Progrès, qui a accepté de me faire passer un entretien. Cette femme a accepté de me donner ma chance. Je lui en suis encore aujourd’hui très reconnaissante. A la fin de mon stage, elle m’a confié m’avoir sélectionnée parce que je n’étais pas une « fille de ». Mon profil a aussi retenu son attention en raison de mon investissement personnel en tant que bénévole. Pendant deux ans, j’ai fait partie d’une association étudiante de mon IEP, qui organise des cours de français hebdomadaires pour des personnes réfugiées. Mon engagement l’avait touchée. Donner m’a aussi permis de recevoir quand je ne m’y attendais pas.

Suite à ce premier stage, j’ai effectué un stage à Rue89Lyon (un média d’investigation lyonnais) en Master 1 puis deux stages de fin d’études en M2 au Parisien et à Libération. J’ai trouvé ces stages relativement facilement, parce que j’avais plus d’années d’études derrière moi et que les rédactions ont l’habitude de fonctionner avec des stagiaires, qui leur permettent d’avoir une « main-d’œuvre » à bas coût, voire gratuite. Toutefois, c’est durant ces expériences professionnelles que j’ai le plus appris ! Généralement, les journalistes stagiaires sont rapidement en autonomie, ce qui permet d’apprendre les « ficelles du métier » et de pratiquer dans des conditions réelles. Voir mes articles publiés en ligne et/ou dans le journal était une très belle récompense. Même si cela suppose aussi de se confronter au regard et à la potentielle critique de milliers de personnes !

AS-TU DES CONSEILS POUR “SE VENDRE” QUAND ON EST ENCORE ÉTUDIANTE OU FRAICHEMENT DIPLOMÉE ?

Un entretien pour un emploi, une alternance ou un stage est un échange avec des codes tacites, qui nécessite d’être préparé. Mon premier conseil pour se « vendre » durant ces interactions est donc, en amont, de se préparer au maximum (ne pas hésiter à lire les articles de qualité à ce sujet sur le site « Welcome to the jungle »). Même s’il est impossible de tout prévoir, anticiper les questions et les réponses, c’est se donner la possibilité d’être moins désarçonnée le jour J.  C’est aussi grâce à la répétition qu’on devient de plus en plus à l’aise. Ensuite, mon principal conseil pour « se vendre » de manière impactante, est avant tout de rester fidèle à soi-même. Il ne s’agit pas de se présenter sans filtres sur les réseaux sociaux comme Linkedin ou de participer à un entretien de la même façon qu’on s’adresserait à une amie. Mais notre personnalité transparaît à travers nos discours, notre posture et notre façon d’interagir. Plutôt que de chercher à masquer qui l’on est vraiment, ce qui peut être parfois tentant pour faire bonne impression lors d’un entretien, autant en faire une force. Si une valeur nous tient à cœur, si un aspect de notre caractère est important, il peut être judicieux de les présenter comme des atouts. Evidemment il faut faire le lien avec certaines compétences ou qualités requises pour le poste ou le stage visé. Ces caractéristiques propres peuvent faire la différence avec un.e autre candidat.e à compétences égales.

AS-TU EU DES DIFFICULTÉS A TROUVER TON PREMIER JOB APRÈS SCIENCES PO ? EST-CE QUE LE NOM SCIENCES PO SUR LE DIPLOME T’A AIDÉE ?

A la fin de mon master, j’ai commencé à chercher un travail dans une rédaction en septembre 2022. Pendant un mois, j’ai envoyé de nombreuses candidatures spontanées et j’ai répondu au peu d’annonces publiées pour des postes de journaliste. Il faut savoir que le milieu du journalisme est extrêmement saturé : de plus en plus de diplômé.es arrivent chaque année sur le marché du travail, or celui-ci n’a pas la capacité de tous les intégrer. En effet, dans la plupart des médias, les places sont « chères » et les créations de postes sont rares. Pour faire des économies, les médias ont même tendance à réduire le nombre de postes disponibles. Le recrutement se passe souvent en interne ou via le bouche-à-oreille. Même avec un double master, Sciences Po Lyon et CFJ, je n’ai pas pu trouver un travail dans le journalisme rapidement. Être diplômée de deux écoles reconnues est un plus, mais pas une garantie absolue pour trouver un emploi. En plus, je ne souhaitais pas devenir pigiste (journaliste indépendant.e) en raison de la précarité de ce statut.

Ayant besoin d’avoir des revenus, notamment pour pouvoir rembourser mon prêt étudiant, j’ai récemment accepté un CDI qu’on m’a proposé dans un tout autre domaine. J’avais posté mon CV sur le site l’APEC, qui a été repéré par un recruteur. Je suis devenue chargée de recrutement dans un cabinet parisien. Je constate que les compétences que j’ai développées tout au long de mes études supérieures m’ont permis de décrocher ce travail : aisance orale, capacité d’analyse, écoute active… Potentiellement temporaire, ce poste me permet d’axer mon travail autour des interactions humaines, un sujet qui me passionne. Je suis notamment chargée de réaliser les entretiens avec les candidat.es, en leur posant des questions (presque comme une interview) et de déterminer si leur profil correspond aux attentes. Passer du côté du « recruteur » me permet de développer de nouvelles connaissances, utiles pour de prochaines expériences professionnelles. Peut-être que je retournerai au journalisme le moment venu, lorsque l’occasion se présentera et si je souhaite la saisir à ce moment de ma vie !

QU’EST-CE QUE TU METS EN AVANT DANS TES CANDIDATURES ? QU’EST-CE QUE TU VALORISES DE SCIENCES PO ET D’EN DEHORS ?

J’adapte mes candidatures en les personnalisant pour chaque poste. Toutefois, je mets souvent l’accent sur des éléments importants, à savoir les principales compétences que j’ai pu retirer de mon parcours à Sciences Po. Elles sont notamment utiles dans le domaine du journalisme : rigueur rédactionnelle, capacité d’analyse et de synthèse. Le fait d’avoir assisté à des cours variés de sciences sociales est aussi un aspect positif de la formation. Cet aspect généraliste permet de mettre en avant une certaine adaptabilité et agilité mentale. En dehors de Sciences Po, je valorise mes activités bénévoles et mes expériences professionnelles (stages et petits boulots) lorsqu’ils peuvent mettre en lumière des capacités et des compétences utiles pour le poste que je vise. Parfois, même un centre d’intérêt « atypique », peu répandu, peut retenir l’attention de la personne en charge du recrutement.

AS-TU DES CONSEILS DE MANIÈRE PLUS GÉNÉRALE POUR LES FEMMES FRAICHEMENT DIPLOMÉES ?

Etant moi-même fraichement diplômée, je ne pense pas avoir assez de recul à ce jour pour partager des conseils pertinents à d’autres femmes dans le même cas. Courage à elles ! 😊